Réflexions afropéennes

Article – Petit état des lieux des réflexions afropéennes. Qu’est-ce que veut dire Afropea ? Quels sont les espaces, quelles sont les plateformes où on analyse, documente l’expérience noire dans le contexte européen ? Nous avons listé quelques initiatives qui nous semblent pertinentes. Pour la plupart anglophones, elles ont commencé à germer dans les années 2000.

 

Alexis Peskine, MARIAM triptyque

« Afropea » ?

 Il n’y a peut-être pas une seule histoire du mot « afropea ». Celle que l’on connaît, attribue l’existence du terme à Marie Daulne, créatrice du groupe Zap Mama et à David Byrne du groupe Talking Heads, fondateur du label de « world music[1] » Luaka Bop. Ce mot leur semblait le plus approprié pour définir la musique du groupe qui mêlait traditions et pratiques africaines et européennes. Née à Isiro (République démocratique du Congo) d’une mère originaire de Kisangani et d’un père belge, Marie Daulne (alors âgée d’une semaine) et sa famille ont été expatriés par l’armée belge en Belgique après l’assassinat de son père par des rebelles Simba qui étaient contre les relations interraciales. Ayant grandi en Belgique, elle dit avoir été influencée par les cultures afro-états-uniennes puis par les traditions africaines à travers un voyage qu’elle a effectué dans les années 90 en Afrique notamment chez les Pygmées qui avaient recueillis dans la forêt sa famille en fuite après l’assassinat de son père.

En 1991, sort le premier album éponyme a capella Zap Mama. Il sera réédité en 1993 pour l’international au sein du label Luaka Bop sous le nom d’Adventures in Afropea 1. L’album eut un gros succès devenant, l’année de sa sortie, l’album de « world music » le plus vendu.

Un autre groupe qui a grandement adopté ce terme ce sont les Nubians (en hommage au peuple nubien) avec leur album Princesses nubiennes sorti en 1999. « Zap Mama et les Nubians se sont consultées sur l’intention de faire valoir le mouvement afro-européen et nous avons décidé d’influencer un maximum d’artistes (écrivains, peintres, musiciens, danseurs) et journalistes autour de nous pour marquer le mouvement comme nos frères afro-américains[2] » a déclaré Marie Daulne. Dans les années 90-00, la musique de Neneh Cherry, Tasha’s World, Joy Denalane, Stephen Simmonds, les Nubians ou encore Lynden David Hall ont refleté l’esprit afropéen, sans qu’il soit nommé ainsi.  Il est intéressant de noter qu’« afropea » est un mot né dans la culture populaire, dans le monde de la musique, et non pas au sein de l’Université.

David Byrne déclare à propos d’afropea :

What is the Afropea concept about, and where did it come from ?

 I see a new continent, a virtual musical and culinary continent emerging in Europe — Afropea — the Africans and generations of kids of African descent have assimilated Euro and American styles and are making adventurous and exciting mixtures in music and food, and in every other aspect of culture. Just like the U.S. is, whether one admits it or not, an African cultural colony… so, too, has Europe been colonized by their former colonies. For the better, I think. So this moniker, this Afropea name, is a kind of subtle manifesto… making visible what already exists.[3]

Sa vision du concept est quelque peu discutable : dire que l’Europe est colonisée par ses anciennes colonies c’est ignorer les rapports de force et les structures de domination qui sont en faveur de l’Europe. Afropea nomme des dynamiques sociales et culturelles déjà en marche très peu étudiées ou considérées qui sont le fruit d’une évolution postcoloniale. Il est question avec Afropea de relations inégalitaires conçues par une Histoire douloureuse et déshumanisante. Le terme est né dans les années 90 mais recouvre des années antérieures d’Histoire. Cependant, l’évocation d’un continent virtuel est intéressante et met en avant le champ des possibles que contient aussi ce mot.

Repris par Léonora Miano dans son livre Habiter la frontière en 2012, le terme a une charge à la fois poétique et politique, elle écrit :

Afropea, c’est, en France, le terroir mental que se donnent ceux qui ne peuvent faire valoir la souche française. C’est la légitimité identitaire arrachée, et c’est le dépassement des vieilles rancœurs. C’est la main tendu du dominé au dominant, un geste qui dit qu’on sera libre parce qu’on accepte de libérer l’autre. C’est l’attachement aux racines parentales parce qu’on se sent le devoir de valoriser ce qui a été méprisé, et parce qu’elles charrient, elles aussi, de la grandeur et de la beauté. C’est la reconnaissance d’une appartenance à l’Europe, mais surtout à celle de demain, celle dont l’histoire s’écrit en ce moment. C’est le refus d’une identité nationale réductrice et crispante. C’est l’unité dans la diversité. C’est un écho au modèle africain américain qui a fourni les figures valorisantes que la France ne donnait pas. C’est la nécessaire entrée de la composante européenne dans l’expérience diasporique des peuples d’ascendance subsaharienne. C’est une littérature à venir mais aussi des arts visuels ou des musiques. C’est ce que l’Europe peut encore espérer produire de neuf, sans doute sa dernière chance de rayonner. C’est le commencement de la post-occidentalité, qui n’est pas la négation du substrat européen, mais sa transformation.

Cette intervention a quelque chose de prophétique. Selon elle, Afropea est le commencement de la post-occidentalité. L’Europe en concevant ses rapports aux autres êtres humains/cultures, à la nature sur la prédation, la domination s’est engagée dans une course à l’occidentalité dont la racialisation est le moteur[4]. L’afropéanisme, conséquence de cette course, propose une critique de la modernité occidentale notamment en déconstruisant ses emblèmes comme la race[5], le territoire, la nation. Le projet de « Modernité » est inséparable de celui de la colonialité[6]. Afropea tend à prendre le pouvoir sur la nomination. Il est alors intéressant de s’arrêter sur le terme « Afrique » qui compose « afropea ». De quoi l’Afrique est-elle le nom ? Ses racines étymologiques remonteraient aux termes Afer (en latin) et Ifriqiya (en arabe) qui signifient « les personnes à la peau sombre » ou « le pays sombre » avec tout ce que cela peut engendrer de péjoratif. « Afrique » est alors dite, pensée, inventée (Valentin Mudimbe), perçue par les autres. De ce fait, l’usage du terme « afro » dérivé du mot « Afrique », est politique. Il permet la connexion entre toutes les personnes construites comme noires qui ont en commun de vivre la « condition noire », fait social hérité de la racialisation moderne tout en surpassant le terme racial de « noir ». Avec « afropea », une déracialisation de l’identité s’opère, ce en quoi il est un commencement de la post-occidentalité. Cependant, pour déracialiser, il faut justement passer par la race. « Je me situe dans une aporiecelle de la nécessité d’abandonner le mot “noir”, du fait de sa dimension essentialiste, et la nécessité de son maintien car, paradoxalement, c’est aussi un rempart contre la race » relève la philosophe Yala Nadia Kisukidi. Se dire noir.e, c’est pointer le processus de racialisation dont on fait l’objet et de ce fait le combattre. Se dire noir.e, met en avant la vision racialisée du monde que les sociétés occidentales ont développé.  Il est donc nécessaire de prononcer le mot “noir.e” car il dit une situation politique. Le revers, c’est le caractère essentialiste qu’il renferme et qui a motivé sa création. Afropea reflète ces contradictions politiques dans lesquelles l’être diasporique se trouve. En nommant ces paradoxes, il offre une sorte de refuge, tente de trouver une échappatoire à l’occidentalité.

L’Afropéen.ne n’a pas de terres à proprement dit: il/elle habite le monde autrement. Il lui reste son terroir mental qui transcende les frontières nationales. Afropea dénationalise : « Afropean do not identify themselves in terms of either/or in relation to the African country of their ancestry and European nation of their birth, but rather in relation to the transnacional, diasporic space that is Black Europe[7] ». Dans le champ universitaire, la notion de Black Europe (Europe noire) considérée comme une catégorie d’analyse historique, ouvre à de nouvelles réflexions :

Our brief synthesis of these different scholarly texts highlights how scholars have resisted White global hegemonies by creating the field of Black European history. As a category of historical analysis Black Europe unifies the work of scholars studying different periods in distinct places—here, there, and in between—precisely because it provides a framework for us to ask questions, rethink relationships, and reimagine linkages and boundaries. Ultimately, scholarly work on Black Europe dismantles the false paradox that Black Europeans are placed into. Thus, by examining Black lives and experiences in Europe’s past, historians unsettle what it means to be European, and they unsettle what it means to be Black.[8]

Dans Afropea, la notion de Black Europe entre en jeu. Elle dit un positionnement politique face au racisme structurel, remet en cause la vision blanche que l’Europe a d’elle-même. Elle souligne comme la présence noire est au fondement de la modernité occidentale par le biais de l’esclavage racial. Elle convoque l’expérience afro-diasporique au sein de l’Europe. L’expérience noire implique une stratégie de lutte, une politique de libération, notamment panafricaine. Pouvoir réfléchir sur sa condition, c’est pouvoir développer une conscience. Y réfléchir dans le contexte européen est particulier, car il prétend être aveugle à la race, il est marqué par un impensé racial et colonial. Se comparant aux États-Unis, l’Europe pense être moins obsédée par la question raciale. Cependant, il faut rappeler que les théories raciales qui ont été essaimé en Occident ont pour foyer de naissance l’Europe.

Neil Kenlock, Keep Britain White (1974)

Initiatives

Malgré l’absence de départements de Black Studies (à la seule exception de Birmingham en Angleterre) ou d’Afropean Studies en Europe, le milieu universitaire compte des plateformes qui pensent l’expérience noire dans le contexte européen. En 2005 et 2006, ont eu lieu les deux éditions de la Black European Studies Project (BEST) à Mayence et à Berlin (Allemagne) avec pour thèmes Challenging Europe – Black European Studies in the 21st Century et Black European Studies in Transnational Perspective. Ce programme s’est construit comme un forum international d’échanges entre les différents universitaires travaillant sur ce sujet peu étudié.

L’Afroeuropeans Network organise, depuis 2006, des conférences dans différentes universités européennes qui mettent en avant des recherches transdisciplinaires sur le racisme structurel, les identités et cultures noires en Europe. C’est aussi un réseau qui a pour but de mettre en lien universitaires, artistes, activistes dont les travaux produisent des savoirs postcoloniaux sur l’expérience noire européenne et la diaspora africaine. La dernière édition a eu lieu cette année à Lisbonne avec pour thème Black In/Visibilities Contested : sur le paradoxe entre l’invisibilisation des présences noires dans les sphères politiques, économiques en Europe et l’hypervisibilité des stéréotypes sur les personnes noires dans les cultures populaires européennes. Cette initiative provient du programme de recherche international « Afroeurope@ans: Black Cultures and Identities in Europe » mené au sein de l’université de Léon en Espagne. Financé par le ministère espagnol de l’éducation, le programme a produit un e-journal Afroeurope, Journal of Afroeuropean studies, deux publications : « Afroeurope@ns: Cultures and Identities » coordonné par Marta Sofia Lopez en 2008 et « Afroeurope@n Configurations : Readings and Projects » coordonné par Sabrina Brancato en 2011. Le programme a pour ambition de produire une encyclopédie multimédia d’études afropéennes.

Depuis 2007, existe également la Black Europe Summer School. Pendant deux semaines, à Amsterdam, des étudiant.es, professeur.es, activistes suivent un programme intensif sur les dynamiques contemporaines auxquelles la diaspora africaine fait face en Europe. Ce programme porte aussi une attention sur la particularité de la question raciale en Europe en examinant comment chaque pays aborde les problèmes raciaux et d’identités nationales.

Journées Africana 2016

L’universitaire et chercheuse Maboula Soumahoro enseigne depuis 2009 autour de l’expérience noire française et afropéenne aux États-Unis. Elle y a organisé la même année le colloque Constructing Black France, A Transatlantic Dialogue. Également Blackness in French en 2017 à la Columbia University de New York ou encore Black French Matters en 2018 au Bennington College. En France elle a créé, en outre, l’association Black History Month (« mois de l’histoire des Noir.es ») en s’inspirant des célébrations qui ont lieu en février pour mettre en avant l’apport des Afro-américain.es dans l’histoire états-unienne. Pour s’inscrire dans le contexte français, elle a créé les Journées Africana qui ont lieu au mois de mai en hommage à la loi Taubira du 10 mai qui commémore les abolitions de l’esclavage racial et colonial aux Antilles.

 

En 2012, la curatrice Alanna Lockward créé le BE.BOP (Black Europe Body Politics), un programme transdisciplinaire mêlant histoire, arts, performance, activisme politique qui interroge la citoyenneté noire européenne à travers la pratique performative ou l’image. Elle a conçu le terme Afropean Decoloniality (Décolonialité afropéenne) pour remettre en cause le paradigme modernité/colonialité (Anibal Quijano), la racialisation systématique des personnes afrodescendantes en Europe. L’Europe noire et la diaspora africaine sont sujettes à la colonialité du pouvoir.  La dernière édition de BE.BOP a eu lieu en 2018 sur la notion de « White Innocence » (Innocence blanche) pensée par Gloria Wekker, intellectuelle surinamienne/néerlandaise.

En dehors du champ académique, on compte d’importantes initiatives comme le blog Afro-Europe d’Erik Kambel créé en 2008. Recoupant le champ des arts, de la culture, de la politique, de l’histoire, de l’activisme, c’est une mine d’information sur l’espace Afropea. Le blog a cessé son activité en 2013 et c’est pour combler le vide que Johny Pitts crée le site The Afropean, un journal multimedia transdisciplinaire qui explore les interactions sociales, culturelles et esthétiques des cultures noires et européennes. Se présentant aussi comme un guide au sein de l’Europe noire, la plateforme donne une importance au voyage. Johnny Pitts a d’ailleurs sorti un livre cette année Afropean : Notes from Black Europe qui regroupe les photos de son voyage au sein d’une Europe qu’on connaît peu.

On peut aussi citer Thick/er Black Lines créé en 2017 qui veut mettre en exergue artistiquement et intellectuellement une diaspora transnational noire européenne. Looking Glass Collective créé par Mag Ibiam est un espace digital pour les artistes d’Afrique et de la diaspora en Europe. Ou encore le festival Afropea Now qui a eu lieu en 2014 à Linz (Autriche).

Concernant les initiatives francophones, Éva Doumbia a été une des premières à organiser des évènements sur les questions afropéennes avec AfricaParis au Carreau du Temple en 2014 et le festival Massilia Afropéa (2016 et 2018).

afropea.net

Il est nécessaire de produire des connaissances critiques sur les présences noires en Europe, de penser les identités, expériences, cultures afropéennes en français également, la plupart des initiatives précédemment exposées étant en anglais. Notamment parce que la France a une tradition universaliste et républicaine qui délégitime, nie la question raciale et de ce fait la renforce. Il est aussi important de dire l’expérience noire en dehors du prisme afro-états-unien. Dans le champ de la curation artistique, en Europe, vont être plus facilement plebiscité.es les artistes afro-états-unien.nes qui travaillent sur les questions raciales, coloniales que les artistes afropéen.nes qui travailleraient sur ces mêmes questions ou d’autres. Il y a tout un travail d’imagination, de réflexion sur ce terrain auquel afropea.net souhaite participer.

Marie-Julie Chalu

 

Photo de couverture: Adama Jalloh, Shoreditch, July 2016

Notes:

[1] World music qu’on traduit par « musiques du monde » en français est un terme issu du paradigme occidental et colonial.

[2] Au rythme des voix afropéennes, article d’Aymeric Morillon tiré de la revue Africultures Afropéa : Un territoire culturel à inventer.

[3] Quel est le concept d’Afropea et d’où vient-il ?

Je vois un nouveau continent, un continent musical et culinaire virtuel émergeant d’Europe – Afropea – les Africains et les générations d’enfants afrodescendants ont assimilé les styles européens et américains et sont en train de créer des innovantes et excitantes mixtures en matière de musique, de cuisine et dans tous les autres aspects de la culture. Tout comme les États-Unis, que l’on admette ou pas, sont une colonie culturelle africaine… l’Europe, aussi, a été colonisée par ses anciennes colonies. Pour le meilleur, je pense. Donc ce nouveau mot, Afropea, est une sorte de manifeste subtil…il rend visible ce qui existe déjà. (Traduction de l’auteure, source : Luaka Bop.com)

[4] « Le renouvellement du vocabulaire est urgent pour faire évoluer notre pensée sur un grand nombre de sujets. Les termes auxquels nous sommes accoutumés incarcèrent notre imagination et nous empêchent d’aborder l’autre versant de l’Histoire. Nous restons piégés dans le monde conçu par une Europe en marche vers l’occidentalité, vocable dont je me sers pour qualifier l’ensauvagement de ce qui allait devenir l’Occident. Nous le savons tous, l’ouest ne se situe pas au même endroit en fonction de la région du monde où l’on se trouve. L’Occident n’est donc pas un espace mais un système qui s’est mis en place lorsque l’Europe, devenue conquérante, a fait le choix de fonder ses rapports avec le reste de l’humanité sur la prédation. Il faut bien un mot pour parler de ce processus qui comprend la racialisation. »  Léonora Miano.

[5] La race s’entend ici comme une construction sociale héritée de l’esclavage racial et de la colonisation occidentale. Les personnes racisées c’est-à-dire assimilées à une race « sociale » subissent les discriminations, les oppressions, les exploitations systémiques qui en découlent.

[6] « Race » et colonialité du pouvoir, article d’Anibal Quijano : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2007-3-page-111.htm

[7] Les Afropéen.nes ne s’identifient pas selon leur pays africain d’origine et/ou la nation européenne de leur naissance mais plutôt à un espace diasporique transnational que serait l’Europe noire. (Source : Afropéen(ne) : quelques notes autour d’un mot valise, article de Maria de Fatima Outeirinho)

[8] Notre brève synthèse de ces différents textes académiques met en évidence comme les universitaires ont résisté à l’hégémonie globale blanche en créant le champ de l’histoire noire européenne. En tant que catégorie d’analyse historique, la notion d’Europe noire réunit les travaux d’universitaires étudiant différentes périodes à différents endroits précisément parce que cela nous donne un cadre de réflexion pour poser des questions, repenser des relations, réimaginer les liens et les limites. Enfin, ces travaux sur l’Europe noire déconstruisent le faux paradoxe dans lequel les Européen.nes noir.es sont. Ainsi, en examinant les vies et expériences noires dans le passé de l’Europe, les historien.nes remettent en cause ce que veut dire être européen.ne et être noir.e. (Source : Black Europe : A Useful Category of Historical Analysis, article de Kennetta Hammond Perry et Kira Thurman)