Olivier Gbezera, poète belgo-centrafricain

Entretien 5 – Poète belgo-centrafricain installé à Paris, Olivier Gbezera est né en Belgique et a vécu entre la Centrafrique, la France, la Belgique et l’Italie. On peut retrouver quelques-uns de ses poèmes sur le site The Afropean et sur son blog, mbewane.wordpress.net.

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Olivier Gbezera. J’ai 39 ans maintenant. Belgo-Centrafricain. Poète en devenir on va dire. J’ai des publications dans quelques revues (Transition Magazine, Africultures, Afrikadaa) mais je n’ai pas encore de publications propres. J’ai encore un peu de mal à me définir comme poète parce que ça reste une chose que je fais par passion. Je n’ai pas encore passé le cap « professionnel ». Mais ça me fait vibrer, et me maintient en équilibre. C’est un refuge, quelque chose que j’ai trouvé pour m’exprimer. Ça fait 7 ans que j’habite à Paris. À la base, j’étais venu pour un an.

Pourquoi tu es venu à Paris ?

J’étais venu pour un volontariat à l’Organisation internationale de la Francophonie qui durait un an. Ils m’ont ensuite proposé un boulot. De fil en aiguille, je suis resté là-bas 5 ans. Ce programme de volontariat a pour but de faire voyager et vivre une expérience à l’étranger à des Francophones du monde entier. Moi j’ai fait Bruxelles-Paris, ce n’était pas un voyage de fou. Mais il y a des Sénégalais qui sont partis à Montréal, des Cambodgiens au Cameroun, etc… J’assistais sur un programme de promotion du français auprès des diplomates dans les organisations internationales africaines. J’étais dans l’administratif. C’était assez intéressant. Le projet d’après était de faire venir des jeunes Francophones du monde entier pour présenter des projets dans différents secteurs  : économie, culture…à Liège, en Belgique. Ça s’est bien passé. Mais vu que l’OIF est une institution très administrative, hiérarchisée, politisée et que le projet était un peu un bric à brac administratif, ça n’a plus fonctionné. Très concrètement, je n’avais plus rien pour faire le suivi des personnes venues présenter leurs projets. Pendant un an et demi, je ne savais pas quoi faire de mes journées. C’était relou. Mais j’ai pas mal écrit du coup. Heureusement, les personnes que j’ai eu à côtoyer étaient chouettes.

“Et puis c’est un milieu particulier, on connaît la Francophonie et toutes les critiques justifiées. C’est une organisation politique, une organisation d’États, ils ne s’en cachent pas.”

Et puis c’est un milieu particulier, on connaît la Francophonie et toutes les critiques justifiées. C’est une organisation politique, une organisation d’États, ils ne s’en cachent pas. Forcément, il y a des placements, il y a des choix qui sont faits selon un agenda. Après il y a des projets intéressants qui marchent bien, qui valent la peine au niveau culturel, mais les côtés administratif et politique sont très lourds.

Kaoutar Harchi, écrivaine et sociologue de la littérature, dit de la francophonie que c’est une « représentation racialisée de l’écriture littéraire », c’est une catégorie qui maintient un ordre des représentations, ostracisant les représentations contre-hégémoniques. Il y a notamment des différences établies entre les francophonies du Nord et les francophonies du Sud. Qu’en penses-tu notamment en tant que poète ?

Je n’ai pas eu encore à répondre à ces questions-là. « Francophone » ça dépend comment tu l’approches. On peut l’approcher d’une manière politique mais aussi pratique : si tu parles une langue, tu es cette « langue-phone ». Il n’y a pas de question politique derrière. Un Français est francophone. Moi ça ne me dérange pas plus que ça, aussi parce que je suis Belge. En Belgique, de fait, on est classifié entre Francophones et Néerlandophones. On dira d’un premier ministre belge, blanc, qu’il est francophone. Je comprends tout à fait tout ce questionnement mais je trouve plus intéressant ce que les autres ont à en dire que moi-même, parce que personnellement ça ne me dérange pas du tout de me définir comme un poète francophone, c’est un état de fait. Mais je suis tout à fait d’accord pour dire qu’il y a des différences de traitement entre les francophonies du Nord et celles du Sud.

Peux-tu revenir sur ton parcours ?

Je suis né en Belgique, en Flandre. Ma mère était flamande. On a vécu aux États-Unis, à côté de New York, pendant 5 ans. Ensuite, on est partis/rentrés en Centrafrique, pays d’où mon père vient, où j’ai vécu de mes 8 à mes 15 ans et demi. À cause des mutineries j’ai dû quitter le pays en ’96 et je suis arrivé en France. En Centrafrique, j’étais au lycée français, détail très important. En France, j’ai fait 6 mois dans une petite ville dans le Lot (Saint-Céré), 3 ans à Amiens, 2 ans à Lille et enfin à mes 22 ans je suis parti vivre en Belgique pour mieux connaître mon pays, en quelque sorte. On y allait chaque été pour les vacances mais je n’y avais jamais vécu. J’ai fait deux ans et demi à Bruxelles. Puis je suis parti un an et demi en Italie dans une ville côtière pas très connue, Ancona. Je suis revenu en Belgique pendant 5, 6 ans. Puis Paris avec l’opportunité au sein de l’OIF.

Tu vis maintenant à Paris, quelles différences tu établirais entre la France et la Belgique sur leur rapport à leur passé colonial et esclavagiste ?

C’est vaste comme question (rires), et en plus ça fait un moment que je n’y vis pas. Déjà la Belgique est un pays fédéral avec deux communautés linguistiques assez différentes : les Flamands et les Francophones. On ne peut pas y avoir un discours sur l’identité nationale, sur une « République une et indivisible » comme en France. Parce que de fait c’est un pays divisé, car fédéral (et ce n’est accessoirement pas une république).

Je crois qu’il y a encore plus de déni en Belgique qu’ici. Notamment parce que le Congo était pendant longtemps la propriété privée du roi belge. Forcément les gens disent : « ce n’était pas nous, c’était le Roi ! ». Il y a une distanciation hypocrite qui se fait de ce côté-là. En plus c’était l’époque où les Francophones dominaient le pays, et donc certains Flamands s’en lavent les mains, en se présentant par ailleurs eux-mêmes comme des victimes « internes » des Belges francophones. C’est un des axes forts du nationalisme flamand, toujours bien vivace aujourd’hui.

“Je crois qu’il y a encore plus de déni en Belgique qu’ici. Notamment parce que le Congo était pendant longtemps la propriété privée du roi belge. Forcément les gens disent : « ce n’était pas nous, c’était le Roi ! ». Il y a une distanciation hypocrite qui se fait de ce côté-là.”

La Belgique a colonisé le Congo, le Burundi, le Rwanda mais, contrairement à la France, j’ai l’impression qu’il y a moins de populations originaires des ex-colonies en Belgique. Aujourd’hui, quand tu regardes les populations immigrées extra-européennes, les premières en termes de nombre ne viennent pas des pays ex-colonisés mais de Turquie ou du Maroc, pays qui n’ont aucun lien colonial avec la Belgique. Donc ça joue aussi sur l’émergence d’une certaine conscience collective qui a été plus rapide en France qu’en Belgique. Et puis, on n’aura pas l’équivalent d’un Premier Ministre qui déclarerait à Kinshasa que l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire. Simplement parce que la Belgique n’est pas une puissance comme la France et n’a pas les moyens de jouer dans cette cour-là.

“La Belgique a colonisé le Congo, le Burundi, le Rwanda mais, contrairement à la France, j’ai l’impression qu’il y a moins de population originaire des ex-colonies en Belgique.”

Mais sinon le racisme est bien présent, évidemment. En Flandre où il est organisé politiquement : les deux partis séparatistes populistes de droite, dont la xénophobie est plus ou moins assumée, ensemble arrivent à 40% des votes. En Belgique francophone, ce n’est pas arrivé à ce niveau-là, parce que c’est moins bien organisé, mais il y a bel et bien un sentiment d’extrême droite, il ne faut pas croire. Il suffit de voir ce qui se dit au sujet de Zwarte Piet, des différents carnavals ou à chaque fois que certains sujets (terrorisme, Islam, criminalité…) sont abordés et instrumentalisés. Politiquement l’extrême-droite y est faible, mais c’est un bon exemple de comment ses idées se trouvent partout, y compris chez celles et ceux qui se disent « non-racistes » et « ouverts ». Sans même parler des violences policières et de toutes les études sur le racisme institutionnel qui montrent que la Belgique est loin d’être un exemple, que ce soit au niveau des études, de l’emploi, de l’accès au logement, etc.

Comme il y a eu du déni depuis longtemps, quand ça se réveille du côté des communautés racisées, en face les « Belgo-belges », pour ainsi dire, se demandent pourquoi on parle de racisme. Ils tombent un peu des nues, et ça part en « les vrais racistes sont les anti-racistes » et « moi je vois pas la couleur ». Alors que dès le départ, il y avait des étudiants congolais qui en parlaient, mais ça restait un peu restreint.

Il y a des collectifs, organisations d’anti-racisme politique, décoloniaux en Belgique ?

Oui il y a de plus en plus de collectifs, de lieux artistiques ou politiques qui se montent et s’organisent. C’est en train de bouger. Comme je disais je n’y habite pas mais je suis les choses de loin, et oui il y a de plus en plus de choses qui se passent. Mine de rien, j’ai l’impression que la France est un des pays le plus en avance, du moins du côté des communautés.

À l’échelle européenne ?

Oui, en Europe. La critique que je fais toujours c’est que les Français ne regardent qu’à l’Ouest : Grande-Bretagne, États-Unis, c’est tout. Comme ils ne regardent que là-bas, ils se disent qu’ils sont grave en retard. Mais juste à 1h30, il y a Bruxelles… et il y a encore des Français  qui me demandent si je parle « belge » ! Pour dire le peu de connaissance et d’intérêt de ce côté-là. Belgique, Allemagne, Espagne, Portugal, Italie sont des pays juste à côté qui ont des histoires plus similaires à la France que les États-Unis, c’est pour ça que la question afropéenne m’intéresse énormément. Les États-Unis ont une présence noire depuis 4 siècles qui a pu s’organiser, se construire en communauté malgré les horreurs. En Europe, ce n’est pas encore le cas. C’est devenu significatif depuis 3, 4 générations. Les dynamiques sont différentes. À plus forte raison que les origines, les langues, les religions, les parcours sont très différents au sein des communautés noires en Europe.

“Belgique, Allemagne, Espagne, Portugal, Italie sont des pays juste à côté qui ont des histoires  plus similaires à la France que les États-Unis, c’est pour ça que la question afropéenne m’intéresse énormément.”

Je trouve alors intéressant de voir ce qui se passe juste à côté parce qu’il y a des liens qui peuvent être faits. Je ne dis pas qu’il faut oublier les États-Unis mais il y a des choses qu’on peut faire sur le continent. En Europe continentale, selon les pays que j’ai un peu vus, c’est en France qu’il y a quand même des choses qui se passent notamment sur les questions décoloniales. Pas sûr que tu puisses organiser un Camp d’été décolonial en Italie. Ou en Espagne. Déjà que c’était très dur ici. Vas-y pour avoir une revue comme Negus, un magasin comme NoFi Store. Il y a de la marge. T’as des médias online, de la réflexion, des bouquins, des pièces de théâtre, des films. Les Misérables. Va trouver un film comme ça ailleurs en Europe continentale. Quand tu mets tout ça ensemble, sans dire que c’est le paradis (rires) ni qu’il y a rien ailleurs, il y a de la structure, des gens qui s’organisent. L’avantage en Belgique, c’est que comme on n’est pas loin et qu’on partage la langue, on regarde ce qui se passe, on importe, ça a rapidement un écho. Et du côté flamand on a d’autres influences, ce qui fait que tout ça fait un mélange assez intéressant. Mais il y a encore un bon bout de chemin à faire. Autant en France il y a ces discussions depuis quelques décennies maintenant, autant en Belgique, ça prend du temps. Il y a déjà la question interne flamand/francophone qui occupe énormément d’espace et qui occulte tout le reste. Et puis il y a cette construction très forte du « gentil Belge », surtout pour les Belges francophones. Pour eux, d’un côté, il y a les Français arrogants, de l’autre, les Flamands nationalistes, et ils ne sont ni l’un ni l’autre : ils sont les gentils de l’histoire. Tu sens qu’ils y croient. Ils sont dans ce délire-là, et évidemment ils ne se renseignent pas du tout sur l’histoire coloniale, qui n’est pas enseignée. Il y a des statues de Léopold II partout. Ils ont essayé de faire cette soi-disant décolonisation du Musée de Tervuren mais il y a quelques semaines, ils ont fait une « African Garden party » avec des gens en blackface au sein de ce musée national soi-disant décolonisé…

“En Europe continentale, selon les pays que j’ai un peu vus, c’est en France qu’il y a quand même des choses qui se passent notamment sur les questions décoloniales.”

Comment découvres-tu le mot « afropéen.ne » ? Quels effets a-t-il eu sur toi ?

C’est en voyant le blog The Afropean de Johny Pitts. Je sais que le mot existait depuis le groupe Zap Mama mais ce n’est pas à ce moment-là que je l’ai découvert. Il m’a parlé, puisque je suis Belge et Centrafricain. Donc Africain et Européen. Je l’ai trouvé intéressant, même si je sais qu’il y a beaucoup de réticences par rapport à ce terme. Il y en a qui disent que c’est une manière de se distinguer des Africains, de s’éloigner du continent. Il est vu aussi comme élitiste parce que ça vient du milieu des bloggeurs, des artistes. Et en plus au même moment quand je l’ai découvert, il y avait « afropolitain ». Là par contre, j’ai dit « non, no way » (rires). J’ai mis le veto direct. D’ailleurs c’est mort en même temps, ça n’a pas duré. Mais « afropéen » ça me parle, j’entends les critiques, mais je l’ai plutôt vu dans l’autre sens. Je suis de l’avis qu’on est quand même forgé par l’endroit où l’on vit. À plus forte raison si t’es né en Europe, si t’as grandi toute ta vie en Europe, si tu ne parles que des langues européennes, à un moment t’es Européen (rires). Il faudrait qu’on accepte nous-mêmes qu’il y a différentes façons d’être européen. Quand on dit Européen, les gens voient Jean-François, Ricardo. Alors que rien qu’en Europe il y a de grosses différences : un Portugais n’est pas un Allemand qui n’est pas un Estonien. Je revendique alors d’y rajouter ma propre différence. Quand je dis « je suis Européen », ça ne me cause aucun problème, parce que je suis né en Belgique, j’ai la nationalité belge, ma mère était Belge, j’ai passé la majeure partie de ma vie en Europe, je n’ai étudié que dans des systèmes éducatifs européens et je ne parle que des langues européennes. Mais ça ne nie pas le fait que je suis aussi Africain, j’ai grandi en Centrafrique, mon père est Centrafricain, je suis Centrafricain, je le revendique aussi. L’un n’exclut pas l’autre. Pour moi, le terme « afropéen » dit « je suis Européen, je suis ici chez moi et cette partie africaine en moi est aussi légitime que l’autre partie, ici ». Je l’aime bien parce qu’il dit ce que je suis. Après ce n’est pas un terme que j’utilise tous les jours, pour ne pas entrer dans des polémiques (rires). Mais en tout cas j’aime bien le concept. Et puis, peut-être, ça peut parler aux différentes communautés afrodescendantes en Europe au-delà des frontières. Ç’est ça qui m’intéresse. Ça permet de penser les ponts possibles. Il m’intéresse dans ce à quoi il pourrait peut-être amener.

“Pour moi, le terme « afropéen » dit « je suis Européen, je suis ici chez moi et cette partie africaine en moi est aussi légitime que l’autre partie, ici ».”

Afropea contient une utopie collective ?

Oui. Il y a déjà le fait de s’approprier ce qui est déjà là. On est déjà afro et européen. Et il y a une possibilité de se projeter dans quelque chose. Quelles sont les alternatives ? Il y en a qui veulent rentrer, aller dans leurs pays d’origine. C’est fort. Mais ce n’est pas forcément le cas de tout le monde. Quand tu veux rester sur place : t’as grandi ici, t’es chez toi. Pour moi, dans ce terme, il y a l’idée de pouvoir créer un concept qui réussit à mettre ensemble ces deux aspects de la vie. Cette africanité qui est à l’extérieur du continent, et en l’occurrence ici en Europe.

Comme j’ai vécu à Bruxelles, j’ai pas mal réfléchi sur l’Union européenne. Soit la situation va continuer à dégringoler du côté des nationalismes, ce qui est tout à fait possible, ou bien ça va aller dans une autre direction que j’estime intéressante, celle du fédéralisme au niveau européen. Sur certains aspects, on n’en est pas loin. Face à cette situation, je me dis qu’il serait bien que les personnes afrodescendantes s’organisent politiquement à ce niveau. C’est déjà compliqué de s’organiser au niveau national, j’en suis tout à fait conscient (rires) mais je pense qu’à un moment il faudra s’organiser à ce niveau-là aussi. Il y a beaucoup de choses qui se décident au niveau de l’Union européenne qui ont un impact sur nous et sur les pays dont on peut être originaires. Concernant les migrants par exemple, Frontex, c’est l’Union européenne. La soi-disant politique de « coopération au développement », les accords économiques. Une flopée de programmes culturels, dont des financements de productions cinématographiques, ce qui oriente les représentations de nous qui circulent. Il y a de très gros enjeux concrets qui se jouent à ce niveau-là. Et j’ai l’impression que cet étage continental n’est jamais considéré, ou très peu. À un moment il devra être investi, ça va prendre du temps parce qu’il faut travailler au niveau local évidemment. Pour ça, il faudra alors des alliances au niveau européen. Je dis ça non seulement parce que je crois que c’est une direction vers laquelle il faut essayer d’aller mais surtout parce que l’extrême droite le fait déjà aujourd’hui. Ils se disent nationalistes mais ils sont extrêmement organisés au niveau européen. Les fachos français vont manifester en Italie, en Belgique, en Pologne. Les partis d’extrême-droite sont bien représentés dans les instances européennes, notamment au Parlement. Je me dis qu’il va falloir essayer de contrebalancer ça. Et cette idée d’afropéen dans le sens d’organisation d’afrodescendants au niveau européen est intéressante pour pouvoir essayer de faire nombre, bloc, et jouer des coudes à ce niveau-là.

“Et cette idée d’afropéen dans le sens d’organisation d’afrodescendants au niveau européen est intéressante pour pouvoir essayer de faire nombre, bloc, et jouer des coudes à ce niveau-là.”

Tu te définis aussi comme métis. Quel est ton rapport aux mots « métis » et « métissage » ?

Je sais que l’origine du mot « métis » a une histoire problématique, mais à défaut d’un autre mot, je me définis comme tel. Pour moi, dans le métissage, il y a une différence de couleur qui rentre en jeu. Le métissage c’est une rencontre de deux mondes, rencontre qui a souvent été douloureuse et qui n’est jamais neutre. Souvent quand on dit « métis », on pense à Blanc/Noir, mais il y en a d’autres bien sûr. Dans ce cas-là, en tant que métis, généralement tu vas être catégorisé comme « Noir ». Tu es perçu comme noir socialement. En ayant grandi en Centrafrique, j’ai bien compris que j’étais noir mais pas tout à fait (rires).  Je l’ai vécu dans les deux sens, ici je suis perçu comme Noir, et là-bas, j’étais parfois perçu comme Blanc, ce qui est beaucoup moins pesant au niveau discriminations, évidemment. Ça va être des petites remarques, ou au contraire on va te traiter de manière plutôt positive, ce qui s’avère aussi problématique.

“Le métissage c’est une rencontre de deux mondes, rencontre qui a souvent été douloureuse et qui n’est jamais neutre.”

Ce qui est important à mon sens, c’est d’être conscient de ces différences. Où que je sois, je suis dans la minorité. Je crois qu’il y a de ça dans l’expérience métisse : quoi qu’il arrive, t’es une altérité. Dans des conférences afrodescendantes majoritairement noires, je me sens à ma place, mais je sais que je suis une minorité dans la minorité. La même chose du côté blanc, de manière plus flagrante évidemment. Je me définis comme métis parce que j’ai vécu ces deux différences-là, d’une certaine manière ça m’a forgé. J’ai beau être vu comme noir, j’ai un héritage blanc que je n’ai aucune envie ni aucune raison d’occulter. Ce serait nier une partie de moi-même et de ma famille, dont ma mère.

Je réfléchis à la notion de communauté parce que quand t’es métis, il y a souvent la suspicion du « il est avec nous ou pas » (rires). Du côté des Blancs, c’est très trompeur parce qu’au premier abord c’est plus simple, car comme t’es métis, t’es noir mais pas trop. T’es le parfait ami noir. T’es pas trop différent, mais assez pour que ce soit funky. T’es une altérité rassurante, exotique mais accessible, un pont. C’est trompeur parce que presque toujours, tôt ou tard apparaissent les limites. Du côté des Noirs, c’est parfois la suspicion avec des questions un peu détournées de certain.es qui vont essayer de te sonder, mais il n’empêche que socialement, politiquement, c’est là que je me sens plus chez moi.

“Je réfléchis à la notion de communauté parce que quand t’es métis, il y a souvent la suspicion du « il est avec nous ou pas » (rires). Du côté des Blancs, c’est très trompeur parce qu’au premier abord c’est plus simple, car comme t’es métis, t’es noir mais pas trop. T’es le parfait ami noir.”

Après j’ai un peu étudié le truc, il y a des raisons historiques à tout ça. Les colons portugais à Sao Tomé, si je ne me trompe pas, ont consciemment créé une population métisse pour avoir des gens entre eux et les Noir.es. La question du métissage a souvent, voire toujours, été une position politique et instrumentalisée d’entre-deux, de protection des Blancs face aux Noirs. Et puis il y a la question du colorisme qui rentre en jeu. De plus, dans les pays africains, quand tu es métis et que t’as un parent blanc, très souvent ça veut dire que financièrement t’es plus aisé que les autres, il y a alors cette couche qui s’ajoute aussi. Je comprends toutes ces questions historiques, économiques, sociales qui amènent cette suspicion. En tant que métis, il faut être conscient de tout ça. Quelle que soit ta position dans la société, il faut un minimum savoir ce qui s’est passé avant pour comprendre pourquoi les gens se positionnent de telle ou telle manière. J’essaye de faire cet effort-là. Il y a des fois où c’était plus difficile que d’autres. Mais j’essaye de trouver un équilibre qui me convient avec les différentes parties qui me composent.

“La question du métissage  a souvent, voire toujours, été une position politique et instrumentalisée d’entre-deux, de protection des Blancs face aux Noirs.”

Afropéen.ne fait référence à des personnes noires et aussi métisses afrodescendantes nées en Europe.

Oui, tout à fait. « Afrodescendant » est un terme beaucoup plus englobant. Il me parle mais la seule critique que je ferais c’est qu’il ne dit pas où tu te situes. Tu peux être afrodescendant au Brésil, en Chine, au Canada. Je pense quand même que ce qui nous forme politiquement, socialement, culturellement, est lié au lieu. D’un côté, le terme d’afrodescendant est bien parce qu’il relie tous les afrodescendants mais, le revers évident de la médaille, c’est qu’il ne localise pas assez. Pour moi, afropéen, c’est bien parce que c’est une précision dans l’afrodescendance, il ancre dans la réalité européenne qui est spécifique. Et qu’on le veuille ou non, c’est cette réalité-là qu’on éprouve au quotidien.

“Pour moi, afropéen, c’est bien parce que c’est une précision dans l’afrodescendance, il ancre dans la réalité européenne qui est spécifique. Et qu’on le veuille ou non, c’est cette réalité-là qu’on éprouve au quotidien.”

Ça intègre la composante afrodescendante dans l’espace européen.

Exactement. Tout à l’heure, je disais qu’on regardait beaucoup les États-Unis et je me mets dedans, mais il y a là-bas certains courants qui regardent les Africains en disant « ils nous ont vendus », ou qui ont des discours anti-migration, etc. Je me dis c’est bien de regarder là-bas mais on ne va peut-être pas d’emblée y être accueillis les bras ouverts. Il y a une forme de « séparatisme » noir, qui veut distinguer politiquement et socialement les Noirs Américains des Noirs y ayant immigré plus récemment, le mouvement ADOS (« American Descendants Of Slaves »), qui a parfois des tendances xénophobes (envers les Noirs non Américains). Tout cela  n’est pas forcément étonnant quand on voit les différentes trajectoires historiques. Et on critique assez les Blancs qui nous renvoient toujours aux États-Unis quand on parle de racisme, essayons de ne pas faire la même chose. Encore une fois, les contextes sont hyper différents, là-bas ils ont une seule langue, un seul pays, ils ont une communauté d’expérience, pour ceux en tout cas qui sont descendants d’esclaves. Les expériences des afrodescendants en Europe sont hyper différentes, variées, déjà entre ceux qui sont nés ici et là-bas, ceux qui viennent d’un pays francophone, anglophone ou lusophone. J’y vois aussi une richesse à découvrir, mais on ne connait pas tout ça ici. Quels sont les parcours des Éthiopiens en Italie, des Angolais au Portugal ? Quels sont les artistes noirs à Berlin ? Par contre, on est calés sur  les émeutes à Los Angeles, sur la moindre série sur BET.

“Quels sont les parcours des Éthiopiens en Italie, des Angolais au Portugal ? Quels sont les artistes noirs à Berlin ? Par contre, on est calés sur  les émeutes à Los Angeles, sur la moindre série sur BET.”

Oui, toutes les communautés afrodescendantes regardent vers les États-Unis.

C’est normal, parce que c’est la communauté afrodescendante la plus organisée et la plus puissante.

Dû à l’impérialisme états-unien.

Exactement. Le soft power ricain. Il y a une créativité de malade chez les Noirs Américains, mais aussi les moyens d’exporter cette créativité, et il ne faut pas oublier d’où ces moyens viennent. C’est pour ça qu’on regarde tous là-bas, moi le premier, les sons que j’écoute c’est 90% du ricain, les films, pareil. Mais je pense qu’il y a un effort – je dis bien un effort parce que ce n’est pas naturel – à faire pour regarder ce qui se passe plus près de nous. Et évidemment il y a la question linguistique.

“Mais je pense qu’il y a un effort – je dis bien un effort parce que ce n’est pas naturel – à faire pour regarder ce qui se passe plus près de nous.”

Serait-il utile de parler de créativités, littératures afropéennes ? Est-ce que ça te semble nécessaire ?

Je n’aime pas dire aux gens comment ils doivent se définir. S’ils veulent utiliser ce terme, c’est cool. Johny Pitts a nommé son bouquin Afropean, c’est bien. Pour moi, il serait intéressant qu’il soit plus utilisé pour créer des ponts. Au sein de l’Union européenne, on traverse déjà les frontières par les voyages. On regarde déjà ce qui se passe dans les autres pays. Et je le dis encore, en France les gens ne s’en rendent vraiment pas compte, mais les autres pays regardent ce qui se passe ici, on est influencé par ça. Il y a déjà de fait une espèce de communauté au-delà des frontières. Comme je te disais les Belges regardent ce qui se passe en France, j’ai été sur des blogs d’Afro-Italiens, ils vont citer des choses qui se passent ici. C’est comme d’ici on regarde les États-Unis, les gens d’autres pays européens regardent ce qui se passe en France. Tu regardes celui qui est le plus « avancé »,  mais jamais dans l’autre sens, tu ne regardes pas celui que tu considères « en retard »  sur telle ou telle question.

“C’est comme d’ici on regarde les États-Unis, les gens d’autres pays européens regardent ce qui se passe en France. Tu regardes celui qui est le plus « avancé »,  mais jamais dans l’autre sens, tu ne regardes pas celui que tu considères « en retard »  sur telle ou telle question.”

Peut-être mettre un mot sur ça mènerait à une prise de conscience. Ma peur en mettant le mot, c’est que les gens se concentrent plus dessus, et que la polémique crée plus de problèmes qu’autre chose. Dans ma poésie, par exemple, il ne me semble pas que j’utilise le mot afropéen, ce qui est totalement contradictoire avec tout ce que je raconte ici, mais c’est parce que je sais pertinemment que les gens vont s’arrêter sur le mot pour dire que je veux me distinguer de l’Afrique. En plus je suis métis ! Donc j’évite. C’est un débat sémantique qui ne m’intéresse pas forcément plus que ça. C’est l’idée derrière qui me parle.

Comment définirais-tu ta poésie ?

C’est compliqué, mais je dirais qu’il y a la question de l’entre-deux, de l’imprécision, du flottant, de l’indéfini, du mouvement. De mon expérience en fait. Je suis en minorité partout, y compris très souvent au niveau social. J’ai un peu bougé en plus. Au niveau linguistique, mon père ne m’a pas transmis sa langue, le sango, et ma mère ne me parlait pas non plus la sienne, le néerlandais. Tout le temps en dedans et en dehors. C’est un truc un peu instable contre lequel je lutte parfois, et en même temps ça m’alimente parce que je n’aurais sûrement pas écrit de la poésie sans ce parcours. Il y a un côté éphémère, court, lié à ma vie, qui me parle beaucoup dans la poésie. J’ai des difficultés à me projeter sur du long terme. Le roman t’impose de raconter une histoire, il demande une linéarité en général (même s’il y a des romans qui inventent autre chose). Dans ma vie, j’ai du mal avec ça. Ça me parle quand je lis, et en vrai je lis plus de romans que de poésie. Mais je n’arrive pas à me lancer dans l’écriture d’un roman, du moins pour l’instant. La poésie c’est l’instantané, ça me parle beaucoup plus parce que ça reflète mon histoire. Des mouvements par coups, avec peu de continuité linguistique, culturelle, voire géographique.

“La poésie c’est l’instantané, ça me parle beaucoup plus parce que ça reflète mon histoire. Des mouvements par coups, avec peu de continuité linguistique, culturelle, voire géographique.”

Des poètes, poétesses qui t’inspirent ?

Je commence à en lire mais je dois avouer que ce sont les romans et surtout les essais qui m’alimentent. En fait, je suis le poète qui ne lit pas ses collègues (rires).  Et sinon l’inspiration me vient énormément de la peinture et de la photographie, la poésie pour moi est juste une autre manière de dire une image. Mais plus spécifiquement ce sont les rappeurs qui m’ont poussé à prendre la plume. Avant toute chose, je suis venu à la poésie par le hip hop. J’ai grandi en écoutant Nas, le Wu Tang, 2Pac, Boot Camp, IAM, La Rumeur, Lunatic, Doom, etc… C’est en écoutant du hip hop à longueur de journée que j’ai commencé à écrire, pas du tout en lisant des poètes. Ça c’est venu bien plus tard. J’ai jamais pris le micro, mais l’écriture est restée.

 Propos recueillis par Marie-Julie Chalu avec des photos de Gr Max au bar Les Parigots.

(Paris, janvier 2020)

 

Vidéo réalisée par Gr Max / Musique: L’art de la fugue de Baloji