Une histoire d’archive – 1 : Johanna Makabi

Johanna Makabi est cinéaste (Méduse, cheveux afro et autres mythes, Paulette et le Clown), scénariste, productrice (Keepin it real, Ne pleure pas Halima). On a parlé de ses archives familiales et comment elle travaille avec les archives dans son travail cinématographique.

 

Crédit photo: Téné Niakate (@tene_kaveli)

 

Depuis quelques semaines sur Instagram, tu partages des photos de ta famille. Que signifie pour toi de partager ces archives familiales ?

Déjà, je ne suis pas une chercheuse universitaire, je partage vraiment dans une démarche plus cinématographique. C’est un lien avec ma famille, ça me permet d’exhumer le roman familial, de questionner les histoires de mes parents, leurs parcours. Au départ j’ai commencé à faire des recherches pour un projet que j’écris inspiré en grande partie de l’histoire de ma famille. J’ai eu besoin à un moment dans mes recherches de poser des questions sur les parcours migratoires de mes parents. En faisant ça, j’ai découvert que mon père prenait énormément de photos, il était presque photographe en fait quand il est arrivé en France. Il avait une énorme collection d’archives de cette époque-là. J’ai découvert qu’il y avait ce lien entre nous, parce que je fais du cinéma et que je prends aussi beaucoup de photos. Ces images racontaient une histoire et il y avait aussi une histoire à raconter à travers ces images. Je me suis dit que ça serait dommage de ne pas les partager. C’était presque de la recherche pour mon écriture et une manière de me rapprocher de leurs récits et de ce que je ne savais pas, ça m’a aidé à construire mes personnages.

Tu parlais de « cette époque-là », quelle est cette époque ?

L’époque qui m’intéresse beaucoup et que mon père a beaucoup documenté, c’est le Paris noir des années 80. L’idée c’est de montrer les photos de la période où mes parents étaient ensemble et ça correspond aux années 1982-1995. C’est une période particulière parce que c’est une autre grosse vague d’immigration. C’est une nouvelle immigration après l’immigration ouvrière des années 60-70 où là c’est une jeunesse qui a du mal à trouver du travail dans son pays parce que la Françafrique fait qu’on est dans la désillusion des après-Indépendances. Dans les années 60-70, il y avait encore cet espoir d’expansion, des Trente Glorieuses, de l’« Afrique c’est le futur ». Durant les années 80, ça s’essouffle, parce que ça fait 20 ans que les dirigeants sont au pouvoir, la jeunesse sent qu’il n’y aura pas de travail et doit retourner dans l’ancienne métropole pour faire sa place. Il y avait une démarche de faire ses études et rentrer au pays. En parallèle, la France a de plus en plus de lois contre l’immigration avec Pasqua contrairement aux années 60-70 où elle créait des lois qui encourageaient l’immigration. En grandissant, on me parlait des rafles d’immigré.es, le début des skinheads, des énormes queues à la préfecture de police l’hiver. C’est une période assez marquée où on sent que la France ça devient dur, on le sent aussi dans les films même si on ne voit pas les Noir.es, à part de manière très clichée. Mais il y a des indices, on commence à parler du travail au noir, des sans-papiers dans les cuisines des restaurants français ou le BTP, des foyers Sonacotra. J’ai grandi en regardant Black Mic Mac par exemple.

On raconte très peu dans le détail ce qu’étaient leurs vies, leurs quotidiens, c’était quoi leurs délires ? qu’est-ce qui les rassemblait ? qu’est-ce qui a fait qu’ils ont survécu ? qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

Comme c’est moins une immigration de travail comme celle des années 60-70, on a dans les années 80 des parcours singuliers c’est ce que je veux montrer quand je parle du parcours très spécifique de ma mère et de mon père. Elle est arrivée en France à 16 ans lui, à 30. Elle vient du Sénégal, lui du Congo. Lui il est venu étudier, elle, elle est venue travailler. Elle vient d’une colonie française, il vient d’une colonie belge. Je trouve déjà que leurs histoires montrent qu’il y avait une pluralité d’histoires et de destins d’immigration dans cette période-là.

Comment tes parents se retrouvent ?

Ils se retrouvent dans le Paris étudiant noir. Un autre point, c’est que c’est une immigration très jeune contrairement à celle ouvrière des années 60-70 qui avait souvent des familles. Là, ce sont des jeunes qui se retrouvent sans leurs parents pour la première fois, à Paris qu’ils avaient fantasmé pendant toute leur adolescence parce qu’ils ont grandi biberonnés par la culture française qui est comme la culture américaine pour nous aujourd’hui. Et donc, comme nous pour se retrouver, ils organisent des soirées et se rencontrent, deviennent potes. Ça ressemble beaucoup à notre époque où il y a beaucoup de liens.

Ça me fait penser au film Paris Black Night (1990) qui montre ce Paris noir des années 80 où toutes les diasporas noires se rencontrent dans des soirées avec leurs musiques (soukouss, rumba, zouk, gwo ka).

Oui, c’est très panafricain, très influencé par les uns les autres. Comme je dis dans mes posts, les Congolais c’étaient les Nigérians d’aujourd’hui : tout le monde voulait être congolais, écoutait la musique congolaise. Après dans les années 90, c’étaient plus les Ivoiriens.

“C’est pour ça que je trouve qu’il y a un parallèle avec aujourd’hui parce que nous les jeunes Afropéens, on est en train de créer nos cercles panafricains et de s’affirmer de cette manière-là parce qu’on se cherche et qu’on essaie de trouver notre place dans la société.”

Tu as bien voulu partager des photos, peux-tu nous dire l’histoire de ces photos ?

Les deux photos ont été prises à un concert de Papa Wemba à Paris vers 1988. Mes parents côtoyaient beaucoup les artistes de rumba de cette période lorsqu’ils venaient à Paris. Lors de ce concert, ma maman est montée sur scène sans être annoncée et s’est mise à danser avec Papa Wemba, mon père prenait les photos.

Il y a aussi cette photo :

Elle m’a donné envie de partager les archives de mon père. Quand j’ai découvert cette photo, c’était comme découvrir un trésor. J’ai toujours connu mes parents divorcés et cette photo a été comme une preuve de leur amour.

“Une preuve qu’il y avait eu de la joie. Nos parents immigrés ont souvent tendance à nous raconter les moments difficiles de leur vie ou à ne rien raconter du tout. Ces archives sont des petits trésors, des moments de joie, de jeunesse et d’optimisme. C’est une manière de me réapproprier le récit sur l’immigration de mes parents.”

Que représentent/signifient pour toi les archives Noires ?

Les archives Noires, pour moi, ce sont des trésors, des récits d’immigration, de déplacement, de mouvement. Ce sont plein de récits qui sont encore à trouver, à raconter, à découvrir. Pour moi, l’histoire blanche est complètement liée à l’histoire Noire et vice versa. On raconte toujours tout du point de vue blanc et l’archive Noire c’est raconter notre point de vue. Ce qui est beau dans ces photos, c’est qu’elles ont été prises par les personnes concernées et pas pour qu’elles deviennent des archives. Elles ont été prises dans l’instant et c’est pour ça que j’aime partager des photos qui sont un peu floues, surexposées, c’est aussi un choix parce que ça raconte la vie, l’instant présent. Ces gens-là ont eu une vie, leur vie n’a pas toujours été de travailler, des corps meurtris, fatigués, vieux. Ça été des gens avec des rêves, de l’espoir.

“L’archive Noire raconte les rêves, l’espoir de tout un continent, de toute une diaspora. Des rêves cassés du fait de l’Histoire mais qui ont existé et donc qui sont encore faisables.”

Est-ce que tu peux me parler de ton rapport aux archives pour réaliser Notre mémoire ou tes autres films ?

J’ai fait de l’anthropologie avant et donc ça m’a aidé à approcher mes sujets comme un terrain. Et j’utilise l’archive pour mieux comprendre le territoire. J’’ai l’impression aussi que ce que je fais c’est de l’archive. Mon premier documentaire Méduse, cheveux afro et autres mythes (2018) interrogeait des femmes et des personnes non binaires sur leur rapport à leurs cheveux crépus. Avec tout ce qui s’est passé depuis 2015, il y a eu une démocratisation de ces questions-là et aujourd’hui, Méduse, c’est désuet, c’est de l’archive. Ça parle d’une époque où on n’en parlait pas. Si aujourd’hui tu fais un documentaire sur ce sujet, les réponses seront complètement différentes. En prenant conscience que mon travail pouvait devenir de l’archive, j’ai de plus en plus la volonté de faire de mon travail une trace de mon époque, de mes réflexions.

@makabism

Le film Notre mémoire est sur Mbissine Thérèse Diop, l’actrice de La Noire de… (1966) d’Ousmane Sembène. Mbissine et moi, on s’est rencontrée quand je l’ai casté sur le film Mignonnes (2020) de Maïmouna Doucouré. Mbissine pour moi, c’est une archive en elle-même. Elle me fait penser à cette citation très connue d’Amadou Hampâté Bâ : « Lorsqu’une personne âgée meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». J’ai beaucoup cette conscience-là du fait de ne pas avoir grandi avec mes grands-parents, de ne pas avoir pu partager leur parole avec la distance de langue qui va avec. Rencontrer des personnes comme Mbissine, c’est rencontrer une archive vivante. D’autant plus que c’est une femme noire qui a connu l’immigration dans les années 60, qui a connu une ascension sociale et qui vit encore en France, à Paris dans le 11ème. Je me reconnais en elle de par son parcours, un parcours d’exilée déconnectée de ses origines. Elle a été couturière puis elle a joué dans le film d’Ousmane Sembène. Elle est venue en France, elle a côtoyé les intellectuels africains de son époque, a joué la femme de Patrice Lumumba dans un film soviétique et elle a fait le tour du monde, dans les années 1960 ! Ensuite, elle s’est installée en France, s’est mariée et a eu une enfant métisse. Son parcours peut sembler atypique, pourtant il y a tellement d’histoires d’immigration incroyables qui ne sont pas racontées.

Et puis ce film La Noire de…, il a profondément changé mon regard. En le regardant, il y avait une voix d’enfant qui disait : « je ne savais même pas qu’on existait à cette époque-là ». Tellement on ne voyait rien, que ce soit dans le récit national ou historique. Que cette femme soit vivante et soit à côté de chez moi et qu’elle ait joué dans ce film important, c’est incroyable. Notre rencontre est une archive. Que notre génération s’intéresse à elle, ça me fait penser à cette rencontre entre John Singleton et Ousmane Sembène, ce sont des générations qui se rencontrent.

Oui, tu fais référence à un extrait du film de Manthia Diawara Sembène : The Making of African Cinema (1994). C’est fort symboliquement de voir John Singleton, Afro-états-unien, et Ousmane Sembène, Sénégalais, échangeaient sur le néocolonialisme qu’ils subissent de part et d’autre de l’Atlantique et de la nécessité de décoloniser les esprits. C’est le lien de la diaspora Noire avec le Continent.

C’est hyper fort parce qu’on est traversé par ça en tant que personne issue de l’immigration. On a toujours un lien avec l’ailleurs. J’avais besoin de faire ce projet pour cette rencontre, pour créer cette archive de Mbissine et moi en 2019 à Paris. Pour moi, l’archive c’est aussi et surtout, ce mouvement constant entre le passé et le présent, entre l’ailleurs et l’ici, un dialogue, comme cette discussion.

Retrouvez d’autres photos familiales de Johanna sur son Instagram : @makabism.

Propos recueillis par Marie-Julie Chalu en mai 2022.

#4 | Archiver Afropea

Hello ! Cette nouvelle lettre pour vous annoncer notre premier événement intitulé: Archiving Afropea / Archiver Afropea qui aura lieu le 15 mai à 14h (heure de Paris) en ligne. L’événement sera également diffusé via Facebook Live.


PARTICIPER


La notion d’afropea est encore récente dans les Études afro-diasporiques mais souligne des réalités multiples déjà en œuvre. Afropea désigne en effet les dynamiques culturelles, artistiques qui sont rattachées aux expériences des personnes noires nées (ou arrivées très tôt) et socialisées en Europe.Qu’est-ce que ça veut dire d’archiver afropea ? Archiver c’est prendre position, c’est donner de la valeur à des objets culturels, des expériences humaines méritant selon un point de vue, une urgence, une obsession d’être gardés et transmis. Archiver c’est prendre du recul sur des dynamiques et pointer leurs singularités “archivables”. Sur Instagram, des comptes d’archives collectées sur les expériences et les vécus afropéens ont été créés. Cette pratique montre la légitimation en cours et la réflexion qui s’opère sur ces identités par les concerné.es.

Qu’est-ce qui fait “archives” ? Qu’est-ce que veut dire “archiver à partir d’une perspective noire” ? Quelle place ont les archives afropéennes au sein des archives noires, panafricaines ?

Une discussion avec Karis Beaumont (Bumpkin Files), Julia Cabrera & Iris María Sastre-Rivero (Afroespaña), Aminata Ndow & Mohamed Barrie (Black History Month Belgium), Marie-Julie Chalu (afropea). Animée par Aude Konan.

Samedi 15 mai 2021 à 14h (heure de Paris), 13h (heure de Londres).

L’événement se fera en anglais.

Visuel de Marina Wilson à partir d’une photo de Nicolas Faure. Photo tirée d’une série consacrée à des familles vivant en Suisse.

Lien d’inscription: https://www.eventbrite.fr/e/billets-archiving-afropea-archiver-afropea-152715549319


À la prochaine 😉
Envoyée le 12 mai 2021. Pour s’inscrire aux nouvelles lettres, c’est ici.

#3 | 2021…

2021 a commencé dans la continuité d’un 2020 marqué par la pandémie COVID-19. Nous vous souhaitons tout de même une année riche en santé et projets enthousiasmants. afropea continue tant bien que mal et s’adapte aux conditions en proposant son 6ème entretien sous forme de vidéo-conférence (voir ci-dessous). Nous avons aussi lancé un appel à contributions depuis l’année dernière et travaillons à organiser des événements où nous pourrons enfin nous rencontrer, en ligne sûrement 🙂

(image de l’édito: Collectif Afro-Swiss au sein duquel notre invitée Pamela Ohene-Nyako a milité)


VOIR 


Pamela Ohene-Nyako, une expérience afro-suisse

Pour notre sixième entretien, on s’adapte à la situation actuelle tout en s’affranchissant des frontières en rencontrant par vidéo-conférence Pamela Ohene-Nyako, chercheuse et fondatrice de la plateforme Afrolitt’ basée près de Genève en Suisse.

On commence par se dire comment elle se sent et comment elle s’est adaptée pour mener à bien son projet Afrolitt’ avec lequel elle organise notamment des rencontres autour des littératures noires. En nous racontant la genèse du projet, elle nous explique comme la littérature noire a été un allié dans sa reconstruction après sa dépression causée par la pression d’une société patriarcale et raciste. Elle aborde la littérature noire comme une source thérapeutique et un outil à l’éveil politique, l’un ne va pas sans l’autre, nous dit-elle. Elle a aussi développé avec cette plateforme les Afrolitt’ Webseries et les Afrolitt’ Cooks (projet qu’elle a initié lors du confinement). Nous avons discuté de l’éventuelle existence d’une littérature afro-suisse qui en est à ses débuts avec des publications de témoignages par exemple et de la pertinence du terme « afro-suisse ». Nous avons échangé également sur le terme « afropéen.ne », et qu’au-delà du mot c’est le récit qu’on en fait qui est important. Assistante doctorante à l’université de Genève, Pamela prépare une thèse sur les circulations transnationales et les mobilisations des femmes noires d’Europe entre 1970 et 1990. Durant cette période, des groupes de femmes noires ou racisées développent déjà une approche intersectionnelle (race/genre/classe) pour penser leur émancipation politique. Elle a également milité auprès du collectif Afro-Swiss et nous parle de différents groupes afroféministes existants en Suisse. Sont abordés aussi durant l’entretien l’héritage colonial suisse et les particularités de l’expérience noire en Suisse. La Suisse clame une innocence face au legs colonial et se défend de l’existence d’un racisme structurel par rapport à la France ou à l’Angleterre, se rapprochant des Pays Bas sur ce point. Pour finir, nous avons parlé d’utopie(s).

Voir la vidéo ici.


TOUR DU WEB


Femme et Noire en Suisse romande : le parcours des combattantes (Le Temps)

Néhémie Lemal met en lumière une jeunesse lyonnaise noire (Neon Mag)

Une série de 5 portraits d’Afro-Italien.nes par Aminata Aidara (Jeune Afrique): le premier est sur Antonio Dikele Distefano que nous avions présenté dans notre Mois de l’histoire afropéenne 2020.

May Ayim: Hoffnung im Herz, le film de Maria Binder sur May Ayim, poétesse et militante afro-allemande, est disponible en VOD sur Vimeo.


SUR AFROPEA


– Découvrez le documentaire de Sabrina Onana Crossing the color line sur les expériences de jeunes Afro-italien.nes.

– Retrouvez ici notre appel à contributions. N’hésitez pas à le partager !


À la prochaine 😉
Envoyée le 8 mars 2021. Pour s’inscrire aux nouvelles lettres c’est ici.

#2 | De quoi le post-confinement est-il fait ?

Le confinement a exacerbé les systèmes d’oppression raciale, patriarcale, classiste, validiste (entre autres) qui structurent nos sociétés. Il a également mis en exergue le délabrement de l’hôpital public et le caractère absurde et violent du système capitaliste. Le post-confinement est donc fait de révoltes. Après le meurtre de l’Afro-états unien George Floyd par un policier blanc à Minneapolis (États-Unis), une vague de protestations dans le monde s’est manifestée pour dire que les vies noires comptent, pour lutter contre le racisme structurel. En Europe, elles ont été nombreuses. À Paris, Nantes, Marseille, Londres, Amsterdam, Bruxelles, Rome, Genève, Zurich, Lisbonne, Berlin… Toutes les violences policières racistes parsemées au sein de l’Atlantique noir sont liées et font partie d’un continuum historique qui a pris la race comme matrice. Dans un prolongement de déconstruction de l’ordre dominant, des statues de colons, d’esclavagistes sont déboulonnées ou tagguées : à Bristol (Edward Colston), à Bruxelles (Léopold II), à Paris (Gallieni et Colbert auteur du Code Noir), à la Roche-sur-Yon (Napoléon), à Prague (Churchill). Ainsi qu’en Martinique, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, aux États-Unis.
Ce climat favorise à populariser des réflexions révolutionnaires, radicales comme l’abolition de la police, comme l’articulation entre le legs colonial et le racisme d’État.

LES VIES NOIRES COMPTENT. BLACK LIVES MATTER. LAS VIDAS NEGRAS IMPORTAN. LE VITE NERE CONTANO. VIDAS NEGRAS IMPORTAM. SCHWARZE LEBEN ZÄHLEN.

(image de l’édito: ph d’Audrey Couppé de Kermadec datant du 2 juin 2020 lors de la manifestation Justice pour Adama. À nos humanités révoltées est le titre du recueil de poésie de Kiyémis.)


VOIR


Pour le premier numéro de son émission radio, l’équipe d’Afroxploitation nous a invité avec l’artiste Seumboy à échanger sur l’actualité de notre point de vue d’artistes afrodescendant.es. Nous avons parlé de nos projets respectifs à savoir Histoires crépues (voir ci-dessous) et afropea ainsi que des manifestations “Vérité et Justice pour Adama Traoré” qui ont eu lieu à Paris, des statues déboulonnées et du confinement.

À voir et à écouter ici.


DÉCOUVRIR


L’artiste Seumboy a récemment ouvert la chaine YouTube Histoires crépues qui traite de la complexité des histoires coloniales. Avec ses vidéos richement documentées et illustrées, il offre un outil de vulgarisation pertinent et percutant sur notre héritage colonial commun. Abonnez-vous !

Aujourd’hui, lundi 29 juin, à 19h, Seumboy échangera avec Joao Gabriell penseur et militant panafricain autour de ces questions :
“L’histoire coloniale est un sujet qui soulève beaucoup de questions d’actualité. Dans le contexte du mouvement international Black Lives Matter, comment peut-on développer une approche française de la lutte anti-raciste ? Est-ce qu’il faut remplacer les statues déboulonnées ? Par quoi ? Y a t-il un intérêt à se situer comme Noir, Racisé.e, Afrodescendant.e, panafricaniste, Afropéen.ne ??”

Discussion à écouter sur le compte Instagram d’Histoires crépues : @histoires_crepues.


TOUR DU WEB


Ici aussi le racisme tue ! : plus de 10 000 personnes ont répondu à l’appel de Black Lives Matter Suisse pour dénoncer le racisme systémique et les violences policières qui sévissent dans le pays.

Aux racines du racisme systémique de la police : dans cette tribune, l’universitaire Grégory Pierrot remonte aux origines du racisme policier français. Il évoque notamment la “police des Noirs” décrétée sous Louis XVI pour soumettre le séjour des “noirs, mulâtres, ou autres gens de couleur” en métropole à des réglementations strictes.

What does black British activism look like in 2020 ?

Afro-Czechs on visibility, racism and life in the Czech Republic (Part I), Part (II) : Les Afro-Tchèques sont les descendants des soldats afro-états uniens venus libérer le pays ou des étudiants africains et cubains partis étudier à Prague entre 1961 et 1974. Le terme “afro-tchèque” (afročeši) a été créé par Obonete Ubam, écrivain et activiste tchèque-nigérian.

Rap français, je ne suis pas ton négro : “L’embrouille entre Ateyaba et Kekra, en mars dernier, soulève l’un des derniers tabous du rap français : le mot « négro ». À l’heure où les codes du hip-hop se généralisent, ce terme ultrasensible échappe aux mains de la communauté noire. Pourtant, il serait temps que les rappeurs et le public se demandent qui a le droit, et qui n’a pas le droit de le dire. Mais sommes-nous prêts à avoir cette discussion ?”

Laura Nsafou, afropéenne et universelle

Éva Doumbia, sur la route de l’afropéanisme


SUR AFROPEA


Découvrez Zap Mama, l’artiste qui est à l’origine du mot “Afropea”.

Pour notre entretien #5, nous avons échangé avec Olivier Gbezera, poète belgo-centrafricain, sur les différences entre la France et la Belgique concernant leur passé colonial, l’expérience métisse, la francophonie entre autres.

Retrouvez également nos précédents entretiens avec Maboula Soumahoro, Fania Noël, Kiyémis et Éva Doumbia.


Bel été et à la prochaine 😉
Envoyée le 29 juin 2020. Pour s’inscrire aux nouvelles lettres, c’est ici.

#1 | 20.20

Nous sommes encore en janvier, il est encore temps de vous souhaiter une bonne année 2020 remplie de défis à relever, de curiosités toujours attisées et de rencontres surprenantes ! 😀 Les nouvelles lettres sont une sélection commentée de l’actualité artistique afropéenne. C’est avec plaisir que nous vous envoyons la première d’une longue série, nous l’espérons. (image de l’édito: Hilda Kortei, Calm before the storm)


LIRE


Le 6 février sort l’ouvrage de l’universitaire Maboula Soumahoro Le Triangle et l’Hexagone : Réflexions sur une identité noire aux éditions La Découverte. Un évènement est organisé ce jour au Hasard Ludique à Paris pour fêter la sortie du livre. “Le Triangle et l’Hexagone”, un beau titre pour inscrire la France dans l’espace Africana au sein duquel Maboula Soumahoro a évolué au gré de ses études, ses voyages, ses pérégrinations. Pour notre quatrième entretien, nous avons pu échanger avec elle. L’entretien sera disponible le mois prochain !

Ph: Gaël Rapon

TOUR DU WEB


Être noir.e en France: Maboula Soumahoro en parle dans le podcast Programme B.

– Elle explique également sur Konbini pourquoi il n’y aura jamais de ‘bon’ blackface.

– Le lourd passé colonial des pays scandinaves dont on ne parle jamais.

Grandir en tant qu’enfant métis.se en Europe de l’Est. (en anglais)

– Emma Dabiri raconte son expérience de femme noire à Dublin. (en anglais)


SUR AFROPEA


Tout au long du mois de février, afropea fêtera son évènement fictif l’Afropean History Month (Le mois de l’histoire afropéenne) sur le modèle du Black History Month états-unien. Découvrez durant ce mois une série de portraits d’artistes, sportif.ves, intellectuel.les, activistes qui font les histoires afropéennes passées et présentes. L’année dernière, nous l’avions célébré principalement sur Instagram. Cette année, retrouvez l’évènement également sur Facebook.

Découvrez aussi la marque Yvonne Koné.
Retrouvez nos 3 entretiens avec Éva Doumbia, Kiyémis et Fania Noël.


À la prochaine 😉

 

Envoyée le 30 janvier 2020. Pour s’inscrire aux nouvelles lettres c’est ici.

Archiving Afropea / Archiver Afropea

Il y a un an, en mai 2021, nous avons organisé une discussion en ligne intitulée Archiving Afropea entre différent.es curateurs.trices noir.es basé.es en Europe à savoir Karis Beaumont de Bumpkin Files (Royaume-Uni), Mohamed Barrie et Aminata Ndow du Black History Month Belgium (Belgique), Iris María Sastre-Rivero et Julia Cabrera d’Afroespaña (Espagne) et Marie-Julie Chalu, fondatrice d’afropea (France).

La notion d’afropea est encore récente dans les Études afro-diasporiques mais souligne des réalités multiples déjà en œuvre. Afropea désigne en effet les dynamiques culturelles, artistiques, politiques qui sont rattachées aux expériences des personnes noires socialisées en Europe.
Qu’est-ce que ça veut dire d’archiver afropea ? Archiver c’est prendre position, c’est donner de la valeur à des objets culturels, des expériences humaines méritant selon un point de vue, une urgence, une obsession d’être gardés et transmis. Archiver c’est prendre du recul sur des dynamiques et pointer leurs singularités “archivables”. Sur Instagram, des comptes d’archives collectées sur les expériences et les vécus afropéens ont été créés. Cette pratique montre la légitimation en cours et la réflexion qui s’opère sur ces identités par les concerné.es.

Qu’est-ce qui fait “archives” ? Qu’est-ce que veut dire “archiver à partir d’une perspective noire” ? Quelle place ont les archives afropéennes au sein des archives noires, panafricaines ?

Voici la vidéo de la discussion (en anglais):
Nous souhaitons prolonger la réflexion sur ces thématiques en imaginant un programme global qui lie cycles d’expositions, projections, ateliers autour des archives afropéennes afin de continuer ce travail de transmission.
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Visuel de Marina Wilson à partir d’une série de photos de Nicolas Faure sur des familles vivant en Suisse.
(mai 2022)

 

 

 

 

Awori x Twani – “Ranavalona”

Awori x Twani – “Ranavalona” (2021)

La collaboration entre l’artiste ougandaise-suisse Awori et le producteur français Twani a été initiée par le projet Seeds du label Galant Records qui fait rencontrer un.e producteur.trice et un.e chanteur.euse/rappeur.euse pour un titre. C’est comme ça que nait leur chanson Cortex Iuxta qui ouvre la voie à une collaboration plus longue avec l’album Ranavalona. L’album rend hommage à la reine malgache Ranavalona III qui résista aux colons français. Sur la pochette de l’album, on devine d’autres figures panafricaines sur des couvertures de livres comme Kwame Nkrumah avec l’ouvrage L’Afrique doit s’unir.

Envoûtant et dansant, l’album mêle soul, R&B, Afrobeats, hip hop, dub. Un court (l’album compte 8 titres) mais intense moment de lévitation et de soin.

Voici deux clips issus de l’album:

Ranavalona

Hold Me

 

Pamela Ohene-Nyako, une expérience afro-suisse

Entretien 6 – Pour notre sixième entretien, on s’adapte à la situation actuelle tout en s’affranchissant des frontières en rencontrant par vidéo-conférence Pamela Ohene-Nyako, chercheuse et fondatrice de la plateforme Afrolitt’ basée près de Genève en Suisse.

On commence par se dire comment elle se sent et comment elle s’est adaptée pour mener à bien son projet Afrolitt’ avec lequel elle organise notamment des rencontres autour des littératures noires. En nous racontant la genèse du projet, elle nous explique comme la littérature noire a été un allié dans sa reconstruction après sa dépression causée par la pression d’une société patriarcale et raciste. Elle aborde la littérature noire comme une source thérapeutique et un outil à l’éveil politique, l’un ne va pas sans l’autre, nous dit-elle. Elle a aussi développé avec cette plateforme les Afrolitt’ Webseries et les Afrolitt’ Cooks (projet qu’elle a initié lors du confinement). Nous avons discuté de l’éventuelle existence d’une littérature afro-suisse qui en est à ses débuts avec des publications de témoignages par exemple et de la pertinence du terme « afro-suisse ». Nous avons échangé également sur le terme « afropéen.ne », et qu’au-delà du mot c’est le récit qu’on en fait qui est important. Assistante doctorante à l’université de Genève, Pamela prépare une thèse sur les circulations transnationales et les mobilisations des femmes noires d’Europe entre 1970 et 1990. Durant cette période, des groupes de femmes noires ou racisées développent déjà une approche intersectionnelle (race/genre/classe) pour penser leur émancipation politique. Elle a également milité auprès du collectif Afro-Swiss et nous parle de différents groupes afroféministes existants en Suisse. Sont abordés aussi durant l’entretien l’héritage colonial suisse et les particularités de l’expérience noire en Suisse. La Suisse clame une innocence face au legs colonial et se défend de l’existence d’un racisme structurel comme en France ou en Angleterre, se rapprochant des Pays Bas sur ce point. Pour finir, nous avons parlé d’utopie(s). Bon visionnage.

Références citées durant l’entretien (par ordre alphabétique) :

Afro-ÉmancipéEs, évènement organisé par Anna Tjé (artiste et co-fondatrice de la revue Atayé) et Pamela Ohene-Nyako qui explore les liens entre afrofuturisme, utopie et émancipation afroféministe.
https://www.theatredelusine.ch/afro-emancipees-afrofuturisme-emancipation/

Depuis 2007, la Black Europe Summer School est un programme intensif de deux semaines à Amsterdam (Pays Bas) qui étudie les dynamiques contemporaines de la diaspora africaine en Europe.
https://www.blackeurope.org

Bla.Sh, collectif de femmes noires en Suisse allemande.
https://www.facebook.com/NetzwerkBlackShe/

Fondé en 2009, le Collectif Afro-Swiss milite contre le racisme anti-noir dans une perspective intersectionnelle.
https://collectifafroswiss.wordpress.com

Collectif Amani, collectif afroféministe basé à Nyon (Suisse).
https://www.instagram.com/collectifamani/?hl=fr

Conférence de Durban (2001) est une conférence contre le racisme, la xénophobie et l’intolérance organisée par l’UNESCO.

Coordination des femmes noires (1976-1980) regroupait majoritairement des femmes noires africaines et caribéennes étudiantes, exilées ou intellectuelles. Elles ont organisé en 1977 leur premier événement public à Paris « La Journée des femmes noires ». Elles liaient les luttes de libération des femmes à la lutte des classes et aux luttes anti-impérialistes, pour elles, les luttes féministes n’étaient pas à mettre en second plan comme le préconisaient des organisations de gauche.

Gloria Wekker est une anthropologue et professeure d’université afro-surinamaise, néerlandaise. Avec son livre “Witte onschuld: Paradoxen van kolonialisme en ras” (Innocence blanche: Paradoxe colonial et racial) sorti en 2016, elle soulève le paradoxe néerlandais qui oscille entre un profond déni des discriminations raciales et de la violence coloniale et l’expression agressive du racisme et de la xénophobie. Elle démontre comme ce déni et l’innocence face à ces questions politiques préservent le privilège blanc. Elle remet ainsi en cause l’image des Pays Bas vu comme tolérant et accueillant en dévoilant son héritage postcolonial dans la construction de l’identité blanche néerlandaise et la persistance du racisme dans le pays.

Grève des femmes du 14 juin 2019 est une grève nationale qui a eu lieu en Suisse.

I Will Be Different Every Time est un ouvrage collectif de Fork Burke, Myriam Diarra et Franziska Schutzbach qui « relate une page de l’histoire Noire en Suisse. Il met en lumière des femmes d’origines et de générations diverses, avec leurs propres parcours, points de vue et projets. »
(source : http://diebrotsuppe.ch/publikationen/alle-titel/i-will-be-different-every-time)

Jovita dos Santos Pinto est chercheuse et universitaire. Elle a fait des recherches sur Tilo Frey, femme politique noire suisse et mène une thèse sur la place des femmes noires dans l’espace public en Suisse.

Kwame Nimako est un professeur d’université basé à Amsterdam. Il est notamment co-auteur du livre The Dutch Atlantic.

Léonora Miano est essayiste et romancière. Son dernier ouvrage paru : Afropea : Utopie post-occidentale et post-raciste.

Max Lobe est un écrivain d’origine camerounaise vivant en Suisse.

MODEFEN (Mouvement pour la défense des droits de la femme noire, 1981-1994), créé en 1981 par Lydie Dooh Bunya, le groupe avait pour objectif de lutter contre le racisme et le sexisme pour l’émancipation des femmes noires.

Philomena Essed est chercheuse et professeure dans le champ des critical race and gender studies. Elle a introduit aux Pays Bas des termes comme « racisme ordinaire » ou « racisme genré ».

Le groupe PostCit – « Penser la différence raciale et postcoloniale » « propose des réflexions transdisciplinaires autour des problématiques liées à l’altérité, la « race » et la postcolonialité, en privilégiant les perspectives des postcolonial studies, des critical race and whiteness studies, des subaltern studies, et des ethnic and racial studies. Ce groupe a été co-fondé en 2008 par Manuela Honegger et Noémi Michel. Il est le fruit d’un désir de se familiariser, par la discussion collective, avec ces perspectives critiques. »
(source : https://www.unige.ch/sciences-societe/incite/index.php?cID=177)

Sister Outsider, cercle littéraire de femmes noires lesbiennes créé à Amsterdam par Gloria Wekker en hommage à Audre Lorde.

Womanist (Womanism), terme créé par l’écrivaine Alice Walker, qui selon ses propres mots désigne : « Une femme qui aime d’autres femmes sexuellement et/ou non sexuellement. Qui apprécie et aime la culture des femmes, l’émotion des femmes. » Au sein du womanism, l’approche intersectionnelle race/genre/classe est intrinsèque contrairement au féminisme (blanc), c’est un « courant de pensée politique qui, au sein du féminisme, a défini la domination de genre sans jamais l’isoler des autres rapports de pouvoir, à commencer par le racisme ou le rapport de classe » (Elsa Dorlin).

 

Propos recueillis par Marie-Julie Chalu via Zoom.

Photo d’Aline Paley. Visuel à partir d’une photo d’Ashley Moponda.

(février 2021)